Le guide complet pour valoriser sa startup

Vous levez des fonds et souhaitez valoriser votre startup ? Découvrez notre article qui revient sur les étapes clés de la valorisation, et téléchargez notre template de valorisation

Herve Mbongu

9/24/202510 min read

Comment penser la valorisation d’une startup africaine en amorçage

Parler de valorisation en Afrique, ce n’est pas simplement “mettre un chiffre sur une slide”. C’est faire un pari cohérent sur trois dimensions :

  • la capacité de l’équipe à exécuter,

  • la profondeur réelle du marché local/régional,

  • et le comportement d’un pool d’investisseurs encore peu profond, mais de plus en plus exigeant.

Dans un contexte où les tours sont plus rares, les exits plus limités et le coût du capital plus élevé que dans les hubs traditionnels, une mauvaise valorisation peut bloquer un parcours pendant plusieurs années. À l’inverse, une valorisation bien pensée peut devenir un actif stratégique, qui sécurise la trajectoire de dilution, crédibilise le projet et facilite les tours suivants.

Dans cet article, nous balayerons les points essentiels à maitriser pour valoriser sa startup en amorçage :

  1. À quoi sert vraiment la valorisation pour une startup africaine ?

  2. Quelles sont les spécificités africaines qui influencent ce “prix” ?

  3. Comment, très concrètement, une valorisation se construit dans un tour (equity ou SAFE) ?

  4. Quels sont les risques d’une valorisation mal calibrée ?

  5. Comment utiliser un cadre structuré (AFRIQ) pour arriver à un chiffre défendable ?

1. La valorisation : un choix de trajectoire, pas un exercice théorique

Pour un fondateur africain en amorçage, la valorisation conditionne :

  • La dilution immédiate : combien de capital les fondateurs (et le management élargi) conservent après ce tour.

  • La dynamique des tours suivants : jusqu’où les prochains investisseurs pourront faire monter la valorisation tout en gardant un rendement acceptable.

  • La capacité à attirer des investisseurs de qualité : certains fonds professionnels évitent les cap tables sur-valorisées dès le seed.

  • Les incitations internes : trop de dilution tôt, et l’équipe fondatrice perd progressivement l’effet de levier sur sa création de valeur.

En Afrique, où les tours sont souvent espacés de 18 à 36 mois, l’erreur n’est pas simplement “corrigeable au tour suivant”. Elle peut faire perdre une fenêtre de marché, ou rendre un tour ultérieur quasi impossible.

2. Ce qui rend la valorisation plus complexe en Afrique

Plusieurs spécificités structurent le contexte africain :

  1. Moins de benchmarks visibles : Peu d’IPO tech, peu de données publiques sur les tours, beaucoup de deals privés non détaillés. Les multiples “de marché” sont donc moins évidents à établir.

  2. Moins de liquidité et moins d’exits : Dans un environnement où les sorties (M&A, IPO) restent limitées, les investisseurs exigent souvent un rendement plus élevé ou un point d’entrée plus conservateur.

  3. Risque pays et risque de change : Instabilité politique, volatilité des devises, contrôle des changes : autant de facteurs que les investisseurs intègrent dans leur exigence de rendement et, donc, dans la valorisation.

  4. Grande hétérogénéité des investisseurs : Business angels locaux, diaspora, DFIs, family offices, fonds panafricains, fonds internationaux “opportunistes” : chacun arrive avec des référentiels différents, parfois importés tels quels de la Silicon Valley ou de l’Europe, parfois très prudents.

  5. Structuration juridique éclatée : Holdings au Delaware, en Europe ou à Maurice, filiales opérationnelles en Afrique, imbrication de SAFE, BSA Air, obligations convertibles… La valorisation doit être cohérente avec cette architecture.

Résultat : plus encore qu’ailleurs, la valorisation est un intervalle à justifier, pas une vérité absolue.

3. Comment se construit réellement une valorisation de startup africaine

3.1. Le point de départ : besoin, dilution, runway

Avant de parler méthodes, la bonne question est pragmatique :

  • De combien avez-vous besoin pour financer 18–24 mois de développement, en étant réaliste ?

  • Quelle dilution êtes-vous prêt à accepter sur ce tour, en pensant déjà à la suite (Seed, Série A) ?

Exemple simple :

  • Besoin : 600 k$ pour 24 mois de runway.

  • Dilution cible : 20 %.

Alors, par construction :

Valorisation post-money ≈ 600 k$ / 20 % = 3,0 M$
Valorisation pré-money ≈ 2,4 M$

C’est un point de départ, pas encore une “valo marché”. Il faut maintenant le confronter à la réalité.

3.2. Les méthodes de valorisation applicables

Dans un contexte africain early stage, trois approches sont réellement utilisables :

  1. Les comparables (multiples)

    • Identifier des deals comparables : même région, même secteur, même stade.

    • Observer les valorisations pré-money annoncées ou estimées.

    • Adapter :

      • à la qualité relative de votre équipe,

      • à votre traction,

      • au risque pays.

  2. La “VC method” ou raisonnement à rebours

    • Estimer une valeur de sortie plausible (M&A, potentielle IPO) dans 5–7 ans.

    • Appliquer un multiple de sortie crédible (revenu, EBITDA, GMV selon le modèle).

    • Remonter à une valorisation aujourd’hui pour permettre à l’investisseur d’atteindre le rendement cible (ex. 30–40 % par an).
      Même si les fondateurs n’appliquent pas cette méthode au quotidien, ils doivent comprendre que les fonds raisonnent de cette manière.

  3. Les méthodes qualitatives (scorecard, Berkus)
    Utiles pour le pré-seed / early seed sans chiffres solides. On part d’un “ticket moyen” de valorisation dans l’écosystème, puis on ajuste à la hausse ou à la baisse selon :

    • l’équipe,

    • le produit,

    • la traction,

    • le marché,

    • le contexte réglementaire.

L’enjeu n’est pas de “faire une belle formule”, mais d’aboutir à un corridor de valorisation cohérent avec :

  • le besoin de financement et la dilution cible,

  • la réalité du marché local,

  • le niveau de risque perçu.

4. Quand et où se jouent les discussions de valorisation ?

4.1. Amorçage via SAFE / BSA Air : une valorisation implicite

En Afrique, une part significative des tours d’amorçage se fait via :

  • SAFE (holding Delaware / UK / Europe),

  • BSA Air (holding française ou structure assimilée),

  • notes convertibles.

Le discours classique consiste à dire : “On évite de se battre sur la valorisation trop tôt”. C’est partiellement vrai, mais trompeur :

  • Le cap de valorisation reste une valorisation implicite.

  • La décote est un autre paramètre de prix.

  • Le floor éventuel encadre aussi le scénario négatif.

La discussion de valeur intervient donc dès le pré-seed, simplement sous une autre forme.

4.2. Tours en equity (seed, Série A)

Dans un tour equity classique, le sujet est explicite :

  • La valorisation pré-money est négociée dans la term sheet.

  • Un lead investor prend la main sur la structure : taille du tour, dilution, governance package (pacte d’actionnaires).

  • La valorisation devient la “référence” pour le marché, donc pour les tours suivants.

En Afrique, où le rapport de force est souvent en faveur de l’investisseur (peu de fonds, peu de concurrence sur les deals), la capacité du fondateur à :

  • arriver avec un corridor de valorisation argumenté,

  • expliquer les hypothèses,

  • montrer qu’il pense déjà au tour suivant,

Fait une différence très nette.

5. Comment définir sa valorisation : un cadre pratique (AFRIQ)

Plutôt que de juxtaposer listes de facteurs (équipe, techno, secteur…), il est plus utile d’avoir un cadre de lecture structuré. Je propose ici le cadre AFRIQ, adapté aux réalités africaines.

5.1. AFRIQ : cinq dimensions à noter avant d’annoncer une valo

A – Ambition & Marché

  • Quelle est la taille réellement adressable du marché (pays, sous-région, diaspora) ?

  • L’expansion géographique est-elle réaliste (barrières réglementaires, langue, logistique) ?

  • Quelle est la clarté de la thèse de croissance (verticalité, nouveaux segments, nouveaux produits) ?

F – Fundamentals (Traction & Economics)

  • Revenus, GMV, fréquence d’usage, rétention.

  • Qualité des unit economics : marge brute, CAC, payback, ARPU.

  • Qualité des revenus : récurrents vs opportunistes, concentration client.

R – Risk & Contexte

  • Risque pays : stabilité politique, FX, sécurité juridique.

  • Risque sectoriel : régulation (fintech, santé, éducation…), licences nécessaires, dépendance à des acteurs dominants (telcos, utilities).

  • Risque d’exécution : dépendance à des hypothèses externes fortes.

I – Intangibles & Barrières à l'entrée

  • Technologie propriétaire, data unique, réseau, effets de plateforme.

  • Accès privilégié à un canal de distribution (telco, banque, corporate, État).

  • Avantage spécifique sur le terrain africain (compréhension des usages, réseaux locaux, partenariats géographiques).

Q – Quality of Team & Governance

  • Expérience des fondateurs : exécutions passées, expérience du secteur.

  • Complémentarité (tech, produit, business, opérations).

  • Maturité de la gouvernance : reporting, structure juridique, basic compliance.

Chaque dimension peut être notée (par exemple de 1 à 5). Une startup qui se note “4 ou 5” sur plusieurs axes peut se situer dans la partie haute de son corridor de valorisation ; une startup plus fragile doit se positionner dans la partie basse.

6. SAFE, BSA Air et valorisation : comment calibrer le cap

Le SAFE / BSA Air permet de décaler la discussion de la valorisation “définitive”, mais pas de l’esquiver. Deux paramètres majeurs :

  • le cap (plafond de valorisation de référence),

  • le discount (décote sur le prix par action du tour suivant).

6.1. Logique de calibrage du cap

Une approche raisonnable :

  1. Estimer à quel niveau de valorisation post-money vous pourriez lever votre prochain tour en equity (Seed ou Série A) dans 18–24 mois, si vous exécutez correctement.

  2. Fixer un cap :

  • significativement inférieur à cette valorisation future attendue (sinon l’investisseur early n’est pas rémunéré pour le risque),

  • mais cohérent avec le corridor de valorisation actuel issu de l’analyse AFRIQ.

Exemple :

  • Vous anticipez une Série A à 20 M$ post-money.

  • Votre analyse AFRIQ + besoin/dilution suggère un corridor actuel de 2,0–3,0 M$ pré-money.

  • Un cap entre 6 et 8 M$ peut être cohérent (l’investisseur SAFE entre à un multiple raisonnable de la valo actuelle, avec un upside si vous délivrez).

6.2. Décote et combinaison cap + discount

  • Une décote de 10–25 % est fréquente.

  • Combiner cap + discount peut être acceptable, mais attention à ne pas rendre le tour suivant ingérable : un excès de générosité sur les premiers instruments convertibles peut faire fuir un futur lead.

En Afrique, où les tours institutionnels sont rares, l’objectif est double :

  • rémunérer correctement le risque early des premiers investisseurs,

  • conserver une cap table investissable pour un fonds sérieux qui arriverait au seed/Série A.

7. Les risques d’une valorisation trop élevée

Une sur-valorisation n’est pas seulement un “problème de perception”, c’est un risque structurel.

  1. Tour suivant bloqué : Un investisseur entre au capital pour faire un multiple à la sortie (x3, x5, x10). Si ta valorisation de départ est élevée, il sera très difficile d'aller chercher la traction nécessaire pour atteindre ce multiple. Résultat : soit il refuse d’entrer, soit il accepte et attendra de une croissance très importante. Il mettra une forte pression pour que l’entreprise “rattrape” la valorisation négociée. Sans traction exceptionnelle, ce tour suivant n’aura pas lieu ou sera très dilutif.

  2. Down round ou tour plat : Dans un écosystème encore jeune, un down round :

    • envoie un mauvais signal au marché,

    • dégrade la motivation des équipes,

    • peut activer des clauses anti-dilution pénalisantes.

  3. Décalage avec les fondamentaux : Une valo très élevée crée des attentes irréalistes en termes de croissance et de temporalité. Sur un continent où les cycles sont souvent plus longs (régulation, adoption, infra), cela peut conduire à des tensions fortes avec les investisseurs.

  4. Réduction du nombre d'options : Avec peu de fonds capables d’écrire des tickets significatifs, se “griller” avec un tour sur-valorisé peut réduire drastiquement le nombre d’acteurs disposés à vous regarder sérieusement au tour suivant.

À l’inverse, une valo excessivement basse peut aussi être problématique (sur-dilution des fondateurs, incapacité à attirer des talents via equity, image de faiblesse). L’enjeu est de trouver un point d’équilibre soutenable, pas d’optimiser un “coup”.

8. Exemple chiffré et grille AFRIQ

8.1. Exemple chiffré : startup SaaS B2B en Afrique francophone

Contexte :

  • Startup SaaS B2B basée à Dakar, cible PME dans l’UEMOA.

  • Revenus actuels : 15 k$ MRR (180 k$ ARR), marge brute 75 %.

  • Croissance MRR sur 12 mois : x3.

  • Runway actuel : 9 mois.

  • Objectif : lever 600 k$ pour financer 24 mois supplémentaires, ouvrir 2 nouveaux marchés et atteindre 60–80 k$ MRR.

Étape 1 – Besoin et dilution

  • Montant cible : 600 k$.

  • Dilution acceptable : 20–25 %.

  • Corridor de post-money : 2,4–3,0 M$ (pré-money 1,8–2,4 M$).

Étape 2 – Comparables (ordre de grandeur)

  • Deals seed SaaS B2B en Afrique francophone / anglophone :

    • valorisations seed souvent entre 3 et 7 M$ post-money,

    • mais avec MRR parfois supérieur et/ou marchés plus profonds.

On retient que notre corridor de 2,4–3,0 M$ post-money est plutôt conservateur, ce qui est cohérent avec un portefeuille de risques africains (pays, FX, taille de marché).

Étape 3 – Application AFRIQ (notation 1 à 5)

  • A (Ambition & marché) : 3,5/5
    Marché UEMOA intéressant mais pas massif, extension régionale possible mais exigeante.

  • F (Fundamentals) : 4/5
    15 k$ MRR, croissance x3, marge brute 75 %, premiers signaux de récurrence et de rétention.

  • R (Risk & contexte) : 3/5
    Risque pays modéré, dépendance à régulation faible, mais FX et profondeur de marché limités.

  • I (Intangibles & barrières à l'entrée) : 3/5
    Tech bien construite, mais peu de barrière forte au-delà de la vitesse d’exécution et des intégrations locales.

  • Q (Quality of team & governance) : 4/5
    Équipe fondatrice complémentaire, reporting structuré, structure juridique propre (SAS en France + filiale).

Score global “pondéré” : autour de 3,5/5 → on peut se situer dans la moitié haute du corridor.

On pourrait donc proposer, par exemple :

  • Valorisation pré-money : 2,4 M$

  • Montant levé : 600 k$

  • Post-money : 3,0 M$

  • Dilution : 20 %

Étape 4 – Variante SAFE

Supposons que ce tour se fasse via SAFE (holding française ou Delaware).

  • Corridor actuel : 2,0–2,5 M$ pré-money équivalent.

  • Hypothèse de Série A dans 24–30 mois : 12–15 M$ post-money si les objectifs sont atteints.

Un calibrage raisonnable :

  • Cap SAFE : 6–8 M$

  • Décote : 15–20 %

Les investisseurs entrent “au-dessus” de la valo actuelle, mais à un niveau qui reste attractif si la Série A se fait bien à 12–15 M$. Le tour en equity gardera suffisamment de marge pour un nouveau lead.

Conclusion

Au fond, la valorisation d’une startup – en Afrique comme ailleurs – n’est jamais un exercice purement technique. C’est le point de rencontre entre une analyse rationnelle (marché, traction, risques, équipe) et une négociation entre des parties prenantes qui n’ont pas les mêmes contraintes ni le même horizon de temps.

Les méthodes, les multiples, les frameworks comme AFRIQ permettent de définir un corridor raisonnable. Mais la valorisation finale est, par nature, un compromis :

  • c’est le prix auquel un investisseur est prêt à entrer compte tenu du risque qu’il perçoit,

  • et le prix que l’entrepreneur accepte de payer en dilution et en contraintes (droits, gouvernance, attentes) pour accélérer la trajectoire de son entreprise.

En Afrique, où le capital de qualité est rare, où les tours sont espacés et où le risque macro est réel, la question n’est pas de “maximiser” sa valo à court terme, mais de choisir délibérément le point d’équilibre :

  • suffisamment élevé pour refléter l’ambition, la qualité de l’équipe et du projet,

  • suffisamment raisonnable pour laisser de la place aux tours suivants et garder une cap table propre.

Le rôle d’un fondateur – et de ses conseils – n’est donc pas de défendre un chiffre fétiche, mais de construire une narration cohérente, chiffrée et lucide sur la création de valeur à venir. La valorisation devient alors ce qu’elle devrait toujours être : un outil au service de la stratégie, et non l’inverse.